21 Sept. 2018
21 Oct. 2018

LE PRINTEMPS DE SEPTEMBRE

Toulouse

Cherchant sous quel titre générique nous pourrions placer les expositions, concerts, projections et performances du prochain Printemps de septembre, les mots de bruit et de fureur revenaient en boucle, portés par la fameuse formule de Shakespeare. Non pas que notre festival se fût donné pour tâche d’illustrer le thème de la violence du monde, mais il était évident que plusieurs œuvres qui l’emblématiseront en 2018 étaient portées par la volonté de se placer au cœur des conflits et des tensions de l’histoire. Les artistes contemporains sont désormais nombreux à en avoir fait le principe de leur travail.

La question coloniale, Lisa Reihana et Vincent Meessen l’affrontent lucidement (l’une au Théâtre Garonne et l’autre au musée Saint-Raymond), ses conséquences sont traitées par Tracey Moffatt (également au Garonne) et, plus lointainement, par Laurent Mareschal (à l’Hôtel-Dieu). Les œuvres d’Alexander Kluge (au Goethe Institut et en divers autres lieux) et d’Ange Leccia (à la Maison Salvan de Labège) sont hantées par la guerre. La domination ne s’impose jamais sans fracas. Et dans cette assourdissante insistance de l’histoire, que peut l’art avec la fragilité de ses multiples formes ? Sa condition demeure d’opposer ses frêles bruits qui sont la musique de la résistance.

En ouverture du quatrième et dernier volume de son entreprise autobiographique intitulée La Règle du jeu, Michel Leiris décrivait en 1976 ce Frêle Bruit comme un « archipel », une « constellation » ou une « mosaïque », en tout cas un « assemblage ». Autant de métaphores qui dénotent très bien ce qu’est notre festival. Comme la structure fragmentaire du livre de Leiris, celle du Printemps de septembre dit clairement le refus ou l’impossibilité d’une vision unifiée. La situation de l’art contemporain dans le monde polycentré de la globalisation suggère l’image d’archipel d'archipels tant la coexistence éparse des paradigmes y défie toute lecture totalisante, sauf à adopter le peigne dogmatique des idéologies.

C’est ainsi qu’à l’échelle de Toulouse (mais aussi à Colomiers, à Cugnaux et à Labège) et avec des prolongements dans la région Occitanie (Grisolles et Saint-Gaudens), le Printemps de septembre présentera plus de vingt-cinq expositions d’oeuvres créées pour la circonstance ou inédites en France ainsi que des concerts, des performances et le retour de sa fameuse Radio du bout de la nuit, animée et mise en scène cette année par Alain Bublex.

L’auto-réflexivité de l’exposition muséale et sa critique institutionnelle qui formaient une grande séquence du précédent festival se retrouveront avec l’exposition de Nina Childress au musée Paul Dupuy où elle déploiera son regard sur l’histoire des femmes dans la peinture à partir d’une sélection de 41 œuvres de 1501 à 1925 puisées dans les collections du musée des Augustins auxquelles elle mêlera 31 de ses propres peintures.

À l’humour caustique de Nina Childress feront écho les expositions de Bruno Gironcoli (au réfectoire des Jacobins), d’Hippolyte Hentgen (au Château-d’Eau), de Marie Losier (à BBB) et de Virginie Loze (au musée Paul Dupuy), autant de témoignages des redoutables ruses du burlesque contemporain.

Les formes de l’image en mouvement « après le cinéma » seront notamment illustrées par l’installation de Gerard Byrne et Sven Anderson à la Fondation espace Écureuil, par la grande exposition de David Claerbout aux Abattoirs, par les nouvelles vidéos d’Ange Leccia ou encore les petits films créés par Alexandre Kluge pour le festival comme le film de Philippe Decrauzat sonorisé en direct par Will Guthrie.

L’écho des luttes actuelles retentira dans les photographies de Barbara Barberis sur l’usine occupée Rimaflow à Milan (Espace Saint-Cyprien), dans la rétrospective Jacqueline de Jong aux Abattoirs ou dans l’hommage rendu à Bert Theis à travers la recréation de sa célèbre Plate-forme philosophique (Münster, 1997), véritable sommet historique de l’esthétique relationnelle.

La sensibilité élégiaque à l’entropie urbaine imprégnera les œuvres inspirées par le quartier Bellefontaine commandées à Yvan Salomone et les paysages ferroviaires de la banlieue parisienne arpentée par Michel Perot (à la Fabrique du CIAM).

Le souci de l’expérience sensible des mal-voyants et mal-entendants se manifestera dans les sculptures musicales et les performances de Tarek Atoui et les vidéos de Camille Llobet à Cugnaux.

Dessins, peintures, performances sonores, Élodie Lesourd et Laurent Proux se partageront le Lieu-commun ; Latifa Echakhch s’installera à la Chapelle Saint-Jacques de Saint-Gaudens ; Stéphane Dafflon concevra un plafond coloré pour le parvis de l’immeuble Riverside le long du canal du Midi.

L’enquête sur l’œuvre tutélaire et toujours énigmatique de Marcel Duchamp rebondira dans l’installation d’Anne Deguelle à Grisolles, en forme d’hommage à cette figure indécrochable du canon moderne.

Les expositions collectives imaginées par Jill Gasparina à l’IsdaT, par Marc Bembekoff et Garance Chabert à l’Espace Sérignac, et par Arnaud Fourrier au Pavillon blanc à Colomiers contribueront à la généalogie des formes et de la sensibilité contemporaines.

Enfin les Jacobins accueilleront dans leur sublime et singulière église, où reposent les reliques de Thomas d'Aquin, une création de Sarkis, Mesure de la lumière, hommage aux bâtisseurs de cet espace sacré et à l’intuition de la transcendance que suscite la fameuse colonnade centrale de la nef.

Fracas et Frêles Bruits
feront ainsi entendre et voir la co-existence des formes et des pratiques les plus diverses dans l’art d’aujourd’hui comme autant de tentatives de dire et de penser le monde et ce que l’art peut y ajouter sans l’encombrer ni le perdre.

Christian Bernard
Directeur

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